ketty steward

A Wannduerf-sur-Floss1

Il était une fois, dans une vallée, un fleuve enchanté : Le Floss.

Sur le bord du Floss, le village de Wannduerf. C’était un village hors temps comme on n’en verra jamais. Un village européen, à ne pas en douter mais dont les habitants, venus de siècles et de pays différents, semblaient avoir toujours été là. Ils se comprenaient sans difficulté, parlant une langue universelle et vivaient en harmonie, chacun partageant avec les autres les bienfaits de son époque et de son pays d’origine.

Les hommes et les femmes de Wannduerf-sur-Floss n’avaient aucun moyen de quitter ce lieu étrange. Après des essais, tous infructueux, ils avaient constaté que toute expédition visant à s’éloigner du village se transformait en une spirale qui les ramenait irrémédiablement au centre de celui-ci.

Voici ce qui se racontait quant à la construction de ce village.

Le premier arrivé, Pythogène, un grec de l’antiquité, se retrouva là, comme par magie. Voulant s’installer en ermite dans une grotte, il en avait franchi l’entrée qui s’était révélée, une porte spatio-temporelle. Debout au milieu de la vallée, il avait accepté son sort avec une grande philosophie, estimant que « exil pour exil », peu lui importait de vivre en un endroit inconnu. Seulement, à peine un mois plus tard, étaient arrivés coup sur coup, un pauvre tanneur italien du début du vingtième siècle, un moine trappiste belge du moyen âge, une famille entière de fermiers allemands, un mineur espagnol, un légiste anglais avec femme et enfants, une poissonnière danoise de l’an mille, et quelques autres, tous insatisfaits de leur vie.

Tous, évidemment, regrettèrent immédiatement leurs vœux secrets de se trouver ailleurs, « n’importe où ». Mais rien n’y fit. Le charme qui les avait emmenés là ne semblait agir que dans un seul sens.

Après de nombreuses disputes, ils décidèrent d’unir leurs efforts pour trouver un moyen de quitter la vallée. En vain.

Exhortés par le philosophe, ils s’organisèrent enfin en village ; chacun expliquait aux autres le peu qu’il se souvenait de ce qu’avait été son existence antérieure. À leur grand désespoir, aucun d’eux ne connaissait vraiment ni son pays (et encore moins les pays voisins), ni les technologies propres à son époque. Les spécialités des uns et des autres suffirent néanmoins à assurer la survie de tous dans cet endroit où grouillaient plantes et gibier.

Pythogène-le-sage, grâce à de nombreux calculs, était parvenu à la conclusion que leur arrivée dans le village obéissait à une volonté supérieure. Il démontrait par la pratique la complémentarité des êtres représentés : les éléments indispensables à tout modèle de vie communautaire. Il était normal, disait-il, que les arrivées se soient arrêtées, une fois que les spécialités nécessaires à la survie du groupe avaient été réunies. « Notre devoir, ajoutait-il, est d’apprendre à vivre ensemble. » Mais ces gens, insatisfaits, se contentaient de survivre.

Quatre générations plus tard, évanouis les espoirs d’évasion, Wannduerf vivait au rythme du quotidien, presque comme un village normal. Les gens, faisaient tout pour se regrouper par nation d’origine, ou par groupe de nations lorsque c’était possible, mais faute de connaissance, les usages se perdaient et les disputes demeuraient, pour la forme.

Au bord du bief, alimenté par le ruisseau se dressait le moulin dix-huitième siècle. C’était là que le meunier préparait le grain pour tous. Le boulanger (à la française), faisait cuire chez lui le bon pain, façon quatorzième siècle. Un peu plus loin et en aval du ruisseau, le tanneur un homme tel qu’en avait produit le tout début du vingtième siècle, se servait du tan des chênes et de l’eau pure et limpide du cours d’eau pour produire des peaux de qualité à l’usage des cordonniers, bourreliers et selliers.

Des fermes un peu à l’écart et aux moyens hétéroclites offraient l’étonnant spectacle des attelages de bœufs et de chevaux mi-sauvages côtoyant dans les champs, des moissonneuses-batteuses faites de bric et de broc. Peu importaient les procédés employés, on arrivait à produire de quoi assurer aux villageois, une existence facile, à l’abri du besoin.

Les gigantesques lavoirs du dix-neuvième siècle étaient le lieu de rencontre des femmes du village qui, quelle que soit leur époque, étaient aussi bavardes les unes que les autres. Tout en tapant vigoureusement sur les habits de leurs familles, elles répandaient les potins locaux. Très locaux.

Un jour de printemps comme les autres on vit sortir du bois avoisinant, un homme des plus étranges.

Un vagabond, un va-nu-pieds, un sans maison, un sans foyer. Le village fit d’abord corps contre cet étranger. On se réunit plus souvent, on recommença à se remémorer les histoires des premiers jours du village. Certains, se référant aux écrits de Pythogène, pensèrent que l’étranger était une sorte de Messie, venu là pour les délivrer du sort et les ramener chez eux. Mais l’homme ne semblait pas en mesure de les aider. Il ne prêchait pas de bonne nouvelle et ne se plaignait pas non plus d’être arrivé dans ce « nulle part ».

Il sifflotait par les chemins, ne demandant rien à personne. Il souriait toujours sans raison et les gens du village lui donnaient du pain, du lait, des fruits contre de menus travaux. Il n’avait pas le sou, mais il était joyeux. Il n’avait pas de métier, mais il travaillait bien.

Quand on l’interrogeait :

« D’où viens-tu ? Qui es-tu ? »

Il chantonnait, tout en marchant :

J’ai vu le vert de Luxembourg

Où l’herbe danse, où l’herbe court

J’ai vu le tabac tout autour

Feuille de rêve et de velours

J’ai vu le vert de Luxembourg

Et ses orchestre à contre jour

Jazzez guitares, battez tambours

Les nuits sont blanches à Bettembourg

Jamais rien de plus. Toujours ce refrain :

J’ai vu le vert de Luxembourg

Où l’herbe danse où l’herbe court

J’ai vu le tabac tout autour

Feuille de rêve et de velours

J’ai vu le vert de Luxembourg

Chasseurs de nuit, de jour, à courre

J’ai vu les pierres au verbe lourd

Chargées d’histoire et de toujours.

Mais qu’était donc « Luxembourg » ?

On interrogea les vieilles légendes. Les registres du premier moine belge portaient une trace de ce mot. Il y faisait état du comté de Luxembourg. Mais quelle foi pouvait-on accorder à ce moine, célèbre pour son habileté à soigner les plaies de l’âme à coups de prières et de bonnes bières ? On ne l’avait jamais vu à jeun !

On émit d’autres hypothèses. « Luxembourg » pourrait bien être le prénom d’une femme aimée, ou le nom d’un alcool…

De toute façon, ce qui importait le plus était de savoir d’où et de quand, provenait le nouvel arrivé. Avait-il comme les premiers villageois franchi une porte spatio-temporelle ? Venait-il d’une contrée voisine d’où on pouvait entrer et venir en Wannduerf ? Les espérances ressurgirent en masse, mais l’homme ne pipait mot. Il n’avait même pas l’air de vouloir retrouver une famille, un pays, des racines…

Comme il n’était pas bien méchant, on l’accepta tout de même dans le village (aurait-il pu aller ailleurs ?) et on le surnomma Luc-Sans-Bourg.

Les rumeurs allaient bon train et chacun proposait son interprétation sur l’identité et l’origine de cet étranger. On en oubliait de se battre. La vie à Wannduerf se poursuivit, tranquille, le mystère de Luc-Sans-Bourg, planant sur toutes les conversations.

Les jours passèrent, les semaines puis les mois, jusqu’au jour où la femme du tanneur qui le tenait de la femme du boulanger répandit la bruit d’une histoire d’amour entre la Janon, fille du sabotier, et l’étranger, Luc.

La nouvelle intéressa tout le monde et, les femmes, plus curieuses encore que leurs époux, questionnaient sans cesse Janon, espérant en apprendre davantage sur l’homme venu de nulle part. Comme son amant, elle chantonnait avec affectation :

J’ai vu le vert de Luxembourg

Où l’herbe danse où l’herbe court

J’ai vu le tabac tout autour

Feuille de rêve et de velours

J’ai vu le vert de Luxembourg

Sous ses plus surprenants atours

Sirène au soir, belle-de-jour

Mélusine de mes amours.

Lorsque finalement le sabotier engagea Luc-Sans-Bourg et donna son accord pour qu’il épouse sa Janon, les indélicatesses se firent plus espacées. On avait repris l’habitude de se parler à Wannduerf-sur-Floss. Les gens étaient plus joyeux, plus détendus, plus unis.

Ils se contentaient désormais de forger sur le compte de Luc-Sans-Bourg, les histoires les plus invraisemblables : Fils disparu d’un vieux villageois revenu au pays, criminel en fuite, vagabond romantique, inspecteur des puissances invisibles…

Aucune cependant ne tenait compte de l’évidence : Luc était dans ce village, à sa place.

Il était la nation qui manquait à l’Europe. Difficile de trouver, pendant des siècles, un être humain suffisamment désireux d’être ailleurs. Celui-ci, d’ailleurs n’était pas un mécontent. Juste un homme désireux de faire connaître son bonheur. Il venait de l’époque où l’Union Européenne accomplie, rayonnait dans le monde entier. Il avait, comme les autres franchi une porte spatio-temporelle.

Son arrivée dans le village avait apporté à Wannduerf, la sérénité, la fraîcheur, l’ouverture culturelle, et l’humilité du Luxembourg du vingt-et-unième siècle. Son arrivée avait progressivement changé l’atmosphère dans le village. Les hommes et les femmes de Wannduerf-sur-Floss avaient appris à vivre ensemble et, s’ils le voulaient, ils pouvaient en partir ; à condition de le vouloir très fort. Mais qui y penserait encore ? Wannduerf était leur seul pays.

Et le bonheur avait étendu ses ailes au-dessus de la vallée.

Fin


1 2ème prix au Concours URB - Voix du Luxembourg 2003, Prix Léopold Kruchten -thème : Le Luxembourg